La nature, une nécessité symbolique et vitale

La nature, une nécessité symbolique et vitale
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publié par UniverSud en Juin 2017

Introduction

L’environnement est une préoccupation majeure de notre société, pourtant nombreux sont encore les indécis et trop peu nombreux sont ceux qui sont prêts à agir et à changer leurs habitudes pour améliorer la situation critique actuelle. Dans le présent article, j’aborderai, en utilisant le modèle nord-américain comme principale référence, l’évolution d’une représentation de la nature. D’abord vue comme nécessaire car symbolisant à la fois un nouveau continent et une nouvelle identité ensuite vue comme consommable, artificielle et enfin vue comme facultative. Afin de pallier cette dernière conception, parfois inconsciente, de la nature comme « accessoire », dont on pourrait se passer, et favoriser un mode de vie et une consommation écologiquement responsables, je terminerai par donner une série de pistes d’action exerçables aux niveaux individuel, collectif et sur les pouvoirs publics.

 De la nature « authentique » et symbolique a la commodite

« C’est la fin de la nature », écrit l’environnementaliste nord-américain Bill McKibben dans son essai The End of Nature (McKibben, 1989). Lors de l’arrivée des premiers colons dans le Nouveau Monde, ceux-ci furent rapidement victimes d’une obsessive volonté de se découvrir une identité qui correspondrait à leur nouvelle vie dans le continent nord-américain. La nature américaine, vaste et abondante, d’abord entendue comme une reconstitution du jardin d’Eden, fût rapidement utilisée comme symbole dans le but d’assurer les fondements de cette identité, par opposition aux valeurs véhiculées par l’Ancien Monde. Les premiers colons étaient impressionnés par cette nature grandiose inspirant du respect, mais surtout une profonde crainte de l’inconnu. Par exemple, l’explorateur et botaniste William Bartram décrit dans ses célèbres Travels (1791) le paysage naturel américain en utilisant le concept d’esthétique du sublime afin de souligner le caractère divin, supérieur, et inaccessible de la nature.

Pour répondre à cette peur ou à ce complexe d’infériorité, des figures fondatrices « transcendentalistes » telles que Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau ou John Muir remanièrent ce concept d’esthétique et prônèrent une relation fusionnelle avec la nature, à travers laquelle l’homme ne ferait qu’un avec les autres éléments naturels. Néanmoins, certains de ces penseurs, comme Emerson, dans son essai Self-Reliance, tendirent vers un optimisme agressif qui délaissa l’aspect « écologique » de la pensée transcendentaliste au profit d’une valorisation de l’individu, devenu capable de franchir tous les obstacles et de parvenir à accomplir tous ses objectifs. La nature n’était donc plus tellement symbolique, plus quelque chose d’étrange à comprendre, mais un simple obstacle à l’expansion économique, à l’industrialisation, et donc sujette à la domination. Ainsi, le désir de progrès fût plus fort que celui d’harmonie et de durabilité et la transformation du paysage naturel originel fût rapide, principalement durant la période d’après-guerre civile (1865-1917), le rendant presque entièrement industrialisé et bientôt toxique.

De la découverte, nous passons à la domination, qui engendre la destruction. En 1962, la zoologiste et biologiste Rachel Carson publie son livre scientifique le plus célèbre, Silent Spring, dans lequel elle démontre l’empoisonnement de la nature par le progrès et l’industrialisation à travers une analyse pertinente de l’effet néfaste des pesticides sur la santé environnementale et donc humaine. En effet, aussi simple que cela puisse paraître aujourd’hui, l’homme fait partie de l’environnement et donc aussi de la nature. Alors que les premiers colons américains percevaient la nature du nouveau continent comme une nécessité symbolique, comme un paradis terrestre, celle-ci fut graduellement convertie en vulgaire commodité, un produit de consommation courante, valorisée et exploitée pour ses ressources, puis en artéfact, non plus « authentique » mais manipulée et transformée par la main de l’homme.

De la commodité à la nature artificielle ou virtuelle

La nature « authentique » a disparu souligne McKibben, elle est maintenant entièrement « artificielle » car il n’existe plus un seul espace terrestre qui n’a pas été touché directement ou indirectement par la main de l’homme (McKibben, 1989). La publication de Silent Spring de Carson fut souvent associée au début d’une crise écologique nationale étatsunienne, certes, mais qui n’en était pas moins globale. De par mon analyse du modèle nord-américain, je souhaitais rappeler le caractère mondialisant, globalisant de celui-ci. En effet, le problème provient de notre société moderne qui fût construite sur les fondations d’un système socio-économique capitaliste et consumériste aliénant l’homme au monde physique. Par exemple, Thoreau témoignait déjà dans son œuvre la plus célèbre, Walden (1854), de sa peur que la « nouvelle économie de marché » — le capitalisme — encouragerait l’homme à se perdre dans le matérialisme,  en accumulant des biens matériels, ou dans des abstractions telles que la célébrité. Thoreau tenta ainsi d’inciter son lectorat à se contenter des « nécessités de la vie » que peut offrir « un mode de vie simple dans la nature » (Thoreau, 1854).

Les craintes du transcendentaliste furent confirmées, car si l’homme pouvait se définir et exister en rapport étroit avec le paysage naturel, il existe maintenant dans un paysage artificiel ou même virtuel. En outre, s’il entre en contact direct avec un paysage naturel, ou un simulacre de celui-ci, c’est souvent pour profiter de son cadre esthétique, le réduisant ainsi à l’état d’« objet de consommation esthétique » (Byerly, 1996). Dans notre société moderne, l’homme tend à considérer la nature comme secondaire voire inutile, pouvant être reproduite et éventuellement remplacée par de nouvelles technologies. Par exemple, selon l’auteur et défenseur de l’environnement Aldo Leopold, nous étions déjà devenus, à la moitié du XXe siècle, des « chasseurs de trophées » qui parcourent « les continents avant de voir [leur] propre jardin » et « qui consomment des plaisirs du monde extérieur mais n’en créent jamais » (Leopold, 1949). Autrement dit, la découverte du monde contribue encore dans ce cas-ci, comme dans l’optimisme excessif d’Emerson, à la valorisation de l’individu et à sa célébrité, car il n’y a pas de contemplation des merveilles naturelles mais simplement un « acte de présence » en vue de collecter des photographies comme « trophées » à exhiber sur ce qu’on pourrait qualifier d’une « étagère virtuelle » pour nous élever au statut de voyageur ou aventurier reconnu. Le monde physique était alors excessivement « consommé » sans éveiller un réel intérêt chez l’humain et donc sans être vraiment compris.[1] En 1992, Bill McKibben publia un autre essai intitulé The Age of Missing Information dans lequel il note que la télévision a changé notre perception du monde physique, masquant « l’information subtile » qu’il nous offrait, et nous rendant ainsi « divorcé » de celui-ci (McKibben, 1992). Dès lors, la situation n’a fait que s’empirer car les technologies actuelles nous permettent maintenant de voir le monde entier en quelques minutes sur le « filtre » d’un réseau social comme Instagram, ou de chasser des créatures virtuelles — et non plus des « trophées » — dans les parcs à travers un écran de smartphone sur Pokémon Go !. Si nous suivons le postulat de McKibben, ces applications mobiles ou réseaux sociaux ont le même effet que la télévision car elles n’impliquent pas un contact direct mais rapide et artificiel avec le monde physique et donc une utilisation très limitée de nos sens, dénuant ainsi ce monde de tout son « sens », son symbolisme, et de toute son importance, sa nécessité vitale pour l’homme.

La nature aujourd’hui

Il va sans dire que la nature n’a pas complètement disparu, ceci s’écarte de la pensée de McKibben. Il s’agit de notre manière de représenter, de définir et d’interagir avec la nature qui a été déformée, et qui lui a soutiré sa valeur fondamentale. S’il existe une leçon à tirer de ces auteurs nord-américains, elle est bien qu’une intention de préservation passe par une étape de compréhension, de familiarisation avec le milieu naturel. En effet, comme Thoreau l’a démontré, une relation respectueuse de l’environnement commence par un intérêt particulier pour et un contact direct avec celui-ci. Chaque individu devrait, par lui-même, prendre conscience des bienfaits de la nature, planter un arbre avant son antenne satellite et se déconnecter occasionnellement du Wi-Fi pour se (re)connecter au monde sensible. C’est en nous intéressant et en nous sensibilisant à la nature que nous deviendrons désireux d’améliorer la situation environnementale tragique dans laquelle nous nous trouvons actuellement et d’entamer des démarches conservatrices.

Quelques pistes d’action

Premièrement, au niveau individuel, il est possible d’opter pour un mode de vie et une consommation responsable et respectueuse de notre environnement. Par exemple, la simple activité de « faire les courses » peut représenter un acte citoyen, car un simple achat peut avoir certaines répercutions sur la stabilité de l’environnement. Dans la mesure du possible, il faudrait privilégier une consommation de produits locaux dont la production et la vente sont visibles, voire tangibles, nous rapprochant ainsi de la terre et de la nature, et n’impliquent pas l’utilisation de plastique ou d’autres agents toxiques. Dans notre société moderne, le simple acte de « prendre le temps » de faire soigneusement et de manière responsable les courses est très souvent négligé. Comme justification, nous tendons à clamer que nous « n’avons pas le temps » ou que le temps, « c’est de l’argent ». Or, la santé et l’environnement n’ont pas de prix, ils ne doivent pas faire partie de ces « produits » dont nous planifions graduellement l’obsolescence de par notre désintérêt et notre négligence.

Deuxièmement, chaque action individuelle peut contribuer au bien communautaire. Certes, nous pouvons remplir notre part en tant que citoyen,  mais il est également nécessaire de transmettre notre savoir, de conscientiser le reste de l’humanité à adopter un comportement socio-écologiquement responsable. Certaines initiatives de sensibilisation (excursions dans la nature, séances d’information sur les enjeux de notre consommation, organisation de groupes d’achat direct aux producteurs, etc.) ont des impacts conséquents sur le long terme. Par ailleurs, l’éducation demeure l’ultime espoir d’assurer des générations qui seront concernées par le devenir de notre environnement et reste la clé d’un développement durable. Dans l’« Anthropocène », cette ère anthropocentrique où l’influence de l’homme est devenue omniprésente, l’enfant a besoin qu’on lui décrive sa place sur notre planète. Il faut lui rappeler que le monde physique dans lequel il vit inclût un environnement naturel habité par d’autres espèces non-humaines, et que la préservation de la stabilité de cet environnement est indispensable à sa propre survie.

Enfin, les pouvoirs publics devraient parallèlement promouvoir les circuits courts et orienter les investissements publics vers ces circuits. Ils doivent favoriser les labels respectueux de l’environnement, les rendre plus accessibles, et éviter d’ouvrir la porte aux marchés de consommation transatlantiques qui privilégient la production massive d’OGM, de produits qui ont été d’une quelconque manière abusivement modifiés ou empoisonnés par des pesticides et qui forcent nos petits producteurs à mettre la clé sous la porte.[2] Pour terminer, dans notre société moderne caractérisée par l’hyperconsommation et la digitalisation, la publicité ne fait qu’alimenter une ségrégation entre classes sociales et entre individus de différents genres ou croyances, mais aussi entre humanité et nature. En effet, nombreux sont les exemples de « greenwashing » — ou « écoblanchiment » en français —, ce procédé de marketing des entreprises destiné à se donner une image écologique responsable qui s’écarte de la réalité et qui pourtant semble nous rassurer, nous convaincre que l’environnement est en sécurité avec une marque ou même un programme politique certifié « écologique » ou « durable ». C’est pourquoi les pouvoirs publics, qui constituent un frein indispensable à l’écoblanchiment, à l’expansion d’idéologies capitalistes et consuméristes ainsi qu’à l’excès de modernisation et de digitalisation, doivent limiter la diffusion de publicités de toutes formes encourageant à une consommation immodérée et destructrice.

En conclusion, un apprentissage et un enseignement sur le passé, le présent et le futur doivent être favorisés. Nous devons en premier lieu prendre conscience des erreurs que nous avons commises dans le passé pour ne pas les perpétuer. L’écart entre l’humanité et la nature s’est bel et bien creusé et nous devons (re)connaître ce problème, ainsi que ses causes et conséquences, afin d’y remédier individuellement et collectivement. Ensuite, nous devons agir maintenant, dans le présent, changer nos habitudes de consommation, notre mode vie et transmettre une vision respectueuse de la nature aux générations futures pour garantir un avenir sain et durable pour notre planète et, conséquemment, pour l’humanité. Individus, organismes solidaires et autres pouvoirs publics doivent travailler ensemble pour (re)construire une société moderne écologiquement responsable et restaurer la représentation initiale de la nature en tant que nécessité symbolique et vitale.

 

Références citées

 

Bartram, William, Travels of William Bartram (New York: Dover Publications, 2003).

 

Carson, Rachel, Silent Spring (London: Penguin Classics, 2000).

 

Emerson, Ralph W., Self-Reliance and Other Essays (Mineola: Dover Publications, 1994).

 

Glotfelty, Cheryll and Fromm, Harold, The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology (Athens: University of Georgia Press, 1996).

 

Leopold, Aldo, A Sand County Almanac (New York: Ballantine Books, 1986).

 

Lombard, David, ‘Transcendentalism and Sublime (Post)Nature in American Literature: From Self-Discovery to Self-Destruction’ (Université de Liège, Master, 2016).

 

McKibben, Bill, The End of Nature (New York: Random House Trade Paperbacks, 2006).

 

McKibben, Bill, The Age of Missing Information (New York: Random House Trade Paperbacks, 2006).

 

Thoreau, Henry D., Walden and ‘Civil Disobedience’ (New York: Signet Classics, 2012).

 

 

[1] Il convient ici de souligner que beaucoup de personnes vivent encore de précieux moments de connexion avec la nature qui ne s’apparentent en rien à une recherche de trophées. Certaines activités d’extérieures comme les excursions dans la nature ou le jardinage sont des premiers pas vers un mode de vie en harmonie avec la nature. En effet, Leopold entend ici que c’est celui ou celle qui découvrira et apprendra à d’abord connaître son propre jardin avant de se prétendre pouvoir parcourir le monde entier qui se créera une passion durable pour la nature.

[2] Il est question ici du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), un accord qui est négocié entre la Commission européenne et le gouvernement étatsunien depuis juillet 2013 et qui viserait à annuler les droits de douane à l’exportation entre les États-Unis et l’Europe. Celui-ci infligerait, entre autres problèmes, une concurrence déloyale aux producteurs agricoles européens qui se retrouveraient en face de gigantesques exploitations américaines, ce qui nous contraindrait alors à consommer des aliments de moins bonne qualité et plus toxiques provenant d’une production américaine nettement moins régulée qu’en Europe.