Quelle citoyenneté dans l’espace public ?

Quelle citoyenneté dans l’espace public ?
  • Articles
publié par UniverSud en Juin 2018

L’espace public est devenu l’un des théâtres privilégiés de diverses manifestations de la citoyenneté, qu’il s’agisse de mouvements sociaux visant la réappropriation de cet espace, d’effets explicites de projets urbanistiques voulus par les pouvoirs publics ou encore de lieux dédiés à la festivité et à la rencontre. Si les frontières de cette terminologie d’espace(s) public(s) paraissent aussi floues, à l’instar du terme générique et mal défini de « citoyenneté », c’est qu’elles recouvrent des réalités tantôt distinctes, tantôt se confondant. Le terme, particulièrement au singulier, est ambigu et polysémique. En philosophie politique ou en sociologie, l’espace public peut être identifié à un espace conceptuel. Il correspond, chez Jürgen Habermas, à la sphère publique , un espace de discours délibératif et critique rassemblant des individus privés, médiatisant les affaires publiques. Celui-ci aurait émergé, selon le sociologue allemand, à la fin du XVIIIe siècle dans la sphère bourgeoise, en réaction au pouvoir aristocratique. Par ailleurs, la vision de l’espace public comme catégorie politique, rapport entre citoyen et État, a aussi été mise en avant par Hannah Arendt autour des modèles de la cité grecque et de sa démocratie.

Les espaces publics au pluriel, en revanche, sont d’abord des lieux concrets : les places, les parcs publics, les boulevards, les rues. Foisonnant dans les plans urbanistiques ou les discours de réappropriation de l’espace urbain, ces espaces ont comme caractéristique commune d’être des lieux ouverts, au contraire des espaces privés, dont l’accès est restrictif par définition. À l’opposé, les espaces publics ouvrent la possibilité de l’interaction, du croisement ou de la rencontre, structurés par la mobilité dans les villes.

Espace(s) public(s)

Si les deux définitions méritent d’être rappelées et dans un premier temps distinguées, c’est qu’il s’opère souvent une confusion, voire une fusion, entre les deux interprétations. Ce rapprochement n’est pas étranger à la relation qu’entretient l’espace public avec l’idée de citoyenneté. De fait, la citoyenneté, concept désignant à la fois une appartenance à une communauté politique (nationalité), une dimension juridique (droit de vote) ou des conduites civiques, est aussi, dans les démocraties libérales, synonyme de participation active à une communauté sociale et politique. Cette dernière peut s’exercer de différentes manières : on peut penser à la possibilité de participer à la vie politique, à l’interpellation citoyenne, à des formes de protestation, de manifestation ou d’expression. Dans ces exemples, l’espace public recouvre ici les deux dimensions, à différents niveaux d’intensité ou d’occupation : à la fois lieu physique et sphère d’influence sociopolitique. Si l’on pense par exemple à un rassemblement, sur une place, contre une centrale nucléaire, à une manifestation dans les rues de Bruxelles, ou à un moment festif comme l’Échappée urbaine à Liège, les deux dimensions se confondent, cherchant à la fois à produire un message d’occupation territoriale (temporaire ou non) et un propos dans la sphère publique.

Il faut remarquer que l’utilisation de l’expression « espace public » pour désigner des lieux physiques par superposition à une dimension politique est relativement récente. En matière de mouvements sociaux, l’utilisation des mots « espace public » supplante celle de « rue », aux connotations politiques affirmées, comme par exemple dans « prendre la rue ». De la même façon, on parlera plus facilement de « citoyens » que de « peuple », tout en excluant la consécration trop sauvage, voire ingouvernable, de « foule ».

Diapason ou dissonance

L’espace public contient en son sein la dimension « publique », celle d’appartenance de l’espace à tous. Mais s’il peut dès lors induire une notion d’espace possédé par tous, il peut aussi, à la façon d’un négatif, impliquer l’occupation par personne (dans les faits, le « tous » n’exprime jamais qu’une potentialité d’appropriation, jamais réalisée). Cette conception de l’espace public sous-entend en effet une égalité des citoyens le parcourant, une égalité de droits, d’états, de situations. À ce titre, un certain anonymat est la condition première du partage de cet espace, accompagné de conduites civiles et d’un code de comportements. Les différences socioculturelles y font tâche, lorsque trop visibles, tout comme les expressions politiques ou sociales jugées trop vindicatives ou extrêmes. On peut s’exprimer, mais dans la mesure des règles en présence, une certaine neutralité devant être observée.

Dans la ville de Liège, l’idée d’un speaker’s corner, un coin où pourrait s’exprimer par micro toute opinion dans l’espace public (y compris politique et religieuse, dans la limite de la loi) fut rapidement mise de côté. Au-delà des justifications de dispositif trop contraignant à mettre en place (et surveiller), une autre raison pourrait être celle d’une préservation d’un cadre neutre, pacifié, de l’espace public, où toute position se vaut et où les opinions des uns ne peuvent pas heurter celles des autres, et doivent donc être contenues dans un cadre privé. On retrouve cet objectif, neutralisant plutôt que réellement neutre, dans des conceptions tronquées de la laïcité, dans lesquelles rien ne pourrait être affiché ou déclamé en matière d’opinion et de croyance. Du moins, il est convenu de les taire le temps d’un échange dans l’espace public . En ce sens, la citoyenneté exprimée en espace public, et particulièrement celle préconisée et régulée par les pouvoirs publics, via un anonymat et une neutralité politique relatives, tend à « harmoniser l’hétérogénéité de la société » . On part alors du postulat d’une égalité de chacun à pouvoir s’exprimer, échanger et surtout s’accorder dans cet espace de réalité suspendue. Ceci sans forcément prendre en compte ni les différences de capacité à participer à cette harmonisation (ou simplement l’intérêt d’y participer), ni l’antagonisme, voire l’irréductibilité, de certaines positions sociales.

Or, rendre visible la question du désaccord dans les débats, sans forcément l’harmoniser, devrait être une fonction de l’espace public. L’accord sur tout, en tout point, le consensus mou, lui, relève de la stratégie visant à faire croire qu’un territoire fictif et neutralisé peut exister et que l’évidence du bien commun s’impose sans conflit. Il ne s’agit alors pas tant d’être d’accord sur tout, mais de savoir sur quoi cet accord porte. C’est évidemment la meilleure façon de masquer tout signe idéologique, à l’instar de cette société civile imaginaire, non identifiée, sage et unifiée, vantée par le président Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle. En somme, la dissonance peut révéler davantage les antagonismes, et donc les oppressions éventuelles, que le diapason.

Espace public(itaire)

Pourtant, un type de discours est tout à fait autorisé dans l’espace public, et bénéficie d’ailleurs souvent de largesses de la part des pouvoirs publics. Il s’agit de la publicité : affiches, tracts, stands, marchés, braderies, spots radios, présents dans les rues, à la vue de tous, aux arrêts de bus, occupant l’espace visuel, sonore… et social. La seule exception à la restriction de l’expression des discours idéologiques est alors celle de la société de consommation et du spectacle, sous couvert d’un aspect inoffensif, non partisan et non orienté. La revendication politique, non ; le message publicitaire, oui. Cette propension de longue date à privilégier – plus précisément à vendre – l’espace public (lieu concret et espace social) à des logiques marchandes est vivement critiquée et combattue sur le terrain militant par des mouvements anti-publicitaires comme « Liège Sans Pub ». Ces derniers enlèvent, remplacent et parodient les affichages publicitaires, opérant de nuit, afin de rencontrer un double objectif de réappropriation et de sensibilisation aux différents côtés néfastes de la publicité.

Espaces de la citoyenneté urbaine

La citoyenneté et l’espace public sont, comme on l’a dit, deux termes aux significations difficiles à cerner, mouvantes. Il faut donc se saisir de cette signification pour la définir et la construire, dans les mots comme dans les faits, en un instrument d’émancipation. Pour ce faire, le recours à la « citoyenneté urbaine » peut s’avérer une piste intéressante à explorer, étant donné la prédominance de ces expressions dans l’espace public en milieux urbains. Cette dernière, étudiée notamment à travers la sociologie des mouvements sociaux, rassemble des caractéristiques semblables aux luttes ouvrières des siècles précédents, les revendications se déplaçant des lieux de productions aux lieux de vie, aux espaces de la vie quotidienne, les liens de voisinage remplaçant dans l’équation ceux des solidarités de métier. Cette citoyenneté urbaine peut prendre différentes formes, mais comprend en son cœur des revendications en lien avec le territoire : manifestation contre la destruction d’un patrimoine commun, opposition à la destruction d’un espace vert. Elle va du comité de quartier se mobilisant au Ry-Ponet (Chênée, Liège) pour la sauvegarde d’un parc à des lieux de réinvention quasi-totale de la société, comme les zones à défendre (ZAD). Ici, l’expérience concrète de la résistance, de l’opposition à des forces contradictoires, aux décisions des pouvoirs publics, est manifeste et permet des convergences, avec la question écologique (Notre-Dame des Landes ou, plus près de nous, le refus du projet de liaison autoroutière Cerexhe-Heuseux-Beaufays) ou avec des thématiques touchant aux droits de l’Homme (opposition à la construction de la prison de Haren). Ces illustrations comportent toutes une dimension plus ou moins forte, plus ou moins assumée, d’occupation de l’espace public, à la fois comme objet de leur intervention et médiatisation de leurs revendications. Ceci est évidemment valable pour les formes spontanées de cette citoyenneté urbaine dans le cadre de luttes territoriales ; un peu moins pour son pendant institutionnel, la participation citoyenne ou la démocratie participative, qu’on retrouve dans la « consultation citoyenne », qui comporte toujours le soupçon d’utiliser le label citoyen comme sauf-conduit afin de faire passer un projet de rénovation urbaine.

Il est cependant vital que ces deux visions de la citoyenneté dans l’espace public – les luttes urbaines et les consultations citoyennes – prennent en compte trois éléments, sous peine de voir le schéma citoyen produire du vent plutôt que des pistes d’émancipation collective. Premièrement, la solidarité entre luttes urbaines, afin d’éveiller une citoyenneté urbaine active non pas dans des réseaux de proximité ou de quartiers uniquement, mais dans une vision globale de la ville, et à plus large échelle. Ensuite, la prise en compte des différentes formes de vie urbaine, à l’heure des migrations transnationales, des métropoles et, donc, de personnes considérées comme des citoyens de seconde zone, n’ayant parfois pas droit à la citoyenneté nationale (c’est le cas des demandeurs d’asile, par exemple). Ceci concerne aussi les publics plus précarisés ou marginalisés, moins enclins à être représentés, en particulier dans les luttes urbaines où seuls ceux qui peuvent se mobiliser sont des citoyens au capital culturel important. Et enfin, en acceptant la conflictualité, voire les fractures, propres aux positions de chaque groupe social, que les revendications et manifestations en tout genre dans l’espace public devraient servir à révéler et non à lisser.

Luca Piddiu