Migrations en Belgique : lieux communs et stéréotypes.

Migrations en Belgique : lieux communs et stéréotypes.
  • Belgique
  • Articles
publié par UniverSud en Juin 2018

Comment les déconstruire et y répondre ?

« Personne n’embarque ses enfants sur un bateau de fortune à moins que l’eau ne soit plus sure que la terre. » « Home » de Warsan Shire.

Dans le cadre de la campagne Campus Plein Sud « Les migrations, ça passe aussi par ton campus ! » qui a réuni les différents campus francophones belges autour du thème de la migration durant le mois de mars, UniverSud a organisé une conférence intitulée : «Migrations en Belgique : lieux communs et stéréotypes. Comment les déconstruire et y répondre ? »
Pour en parler, nous avons eu la chance de recevoir trois invités, qui nous ont éclairés de leur brillante expertise, à savoir : Mme Sarah Goffin (ci-après S.G.), militante pour Amnesty International, Mr Jean-Michel Lafleur (ci-après J.M.L), Directeur adjoint du Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations de l’Université de Liège et Mr Altay Manço (ci-après A.M), directeur scientifique de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM).

Il n’est bien entendu pas aisé de vous partager en quelques pages seulement la richesse de cette discussion, qui nous a captivés pendant près de 2 heures. Néanmoins, il nous tenait à cœur de diffuser au moins en partie les informations qui nous ont été données ce jour-là, car elles constituent de réelles armes pour lutter contre les discours tantôt haineux et abjects, tantôt simplement naïfs ou mal informés, qui entourent l’immigration aujourd’hui. Pour ce faire, nous allons nous concentrer sur trois préjugés qui semblent avoir la peau dure dans les consciences. Mais d’abord, quelques précisions…

Vous avez dit « immigration » ?

J.M.L précise d’emblée que le vocabulaire qui entoure notre sujet est riche, complexe, et qu’il entraîne dès lors énormément de confusion. En effet, une personne qui traversera la frontière afin de venir s’installer en Belgique se verra qualifier d’immigré, de migrant, de sans-papier, d’étranger, d’illégal, etc. Autant de termes qui sont utilisés comme des substituts les uns des autres. Cela fausse notre approche de l’immigration, ne sachant finalement pas de quoi nous sommes en train de parler exactement.
Officiellement, en Belgique, lorsqu’on parle d’immigration, on parle de personnes nées à l’étranger venues s’installer sur le territoire belge. Le terme « population étrangère », quant à lui, recouvre les personnes qui vivent en Belgique, sans avoir la nationalité belge. Dès lors, les statistiques sur l’immigration en Belgique nous donnent toute une série de chiffres quant à l’affluence de personnes qui y entrent, sans préciser pour autant leur situation singulière. Par exemple, un enfant belge né à l’étranger et qui revient vivre en Belgique pour poursuivre ses études sera comptabilisé comme un immigré.
Les statistiques, mais aussi les images de migrants que l’on voit dans les médias, tronquent notre perception de la réalité. Nous sommes constamment confrontés à des photos de personnes migrantes qui, au péril de leur vie, traversent la mer Méditerranée dans l’espoir d’atteindre l’Europe. Ce flux constant d’informations induit la perception qu’un nombre astronomique de migrants parvient à rejoindre l’Europe. Or, aujourd’hui, dans le contexte de la construction européenne, 67% des immigrés en Belgique sont ressortissants européens.
L’exemple du conflit syrien a permis à A.M. de préciser ces propos, puisqu’il nous explique que des pays voisins de la Syrie, tels que la Jordanie, le Liban ou encore la Turquie, accueillent beaucoup plus de personnes déplacées que l’Union Européenne, en terme de proportion de population. S.G. d’ajouter que 84% des réfugiés tout autour du globe se trouvent… dans les pays en voie de développement.

Préjugé n°1 : « Les migrants obtiennent tout dès leur arrivée. C’est plus facile pour eux d’obtenir de l’aide que pour un Belge. »

S.G. explique qu’à leur arrivée, les personnes peuvent introduire une demande d’asile, qui leur donne accès à un hébergement, de la nourriture et un accompagnement médical et psychologique. J.M.L évoque la « doctrine BBB », entendez « Bed, Bath, Bread » , qui constitue l’approche restrictive de la NVA à l’égard de l’asile, et qui est en vigueur depuis 3 ans en Belgique.
S.G. développe son explication ; si la personne obtient le statut de réfugié, autrement dit si la Belgique accepte de la protéger, elle obtient son droit de séjour, lui donnant accès au marché du travail et à l’assistance du CPAS. Toutefois, ces personnes sont confrontées à énormément de discrimination sur le marché du travail, notamment en ce qui concerne l’équivalence des diplômes. A.M ajoute qu’un immigré sur quatre en Europe a un diplôme universitaire, et que seulement 17% d’entre eux travaillent à hauteur de ce diplôme.
Les personnes sans-papiers n’ont d’accès ni au travail, ni à l’assistance du CPAS, et les législations en cours tendent à compliquer les choses en ce qui concerne le respect de leurs droits fondamentaux, tel que l’aide médicale urgente. Malgré cela, ils conservent certains de ces droits, comme l’accès à l’éducation pour leurs enfants, par exemple.
Mais les législations et politiques restrictives ne sont pas exclusives au gouvernement actuel, comme le précise J.M.L. En effet, lors de la mandature en tant que secrétaire d’État à l’asile et à l’immigration de Maggie de Block, des démarches répressives avaient déjà été menées, notamment à l’égard des migrants européens. La rhétorique utilisée pour défendre ces démarches était que la Belgique ne pouvait pas se permettre de jouer un rôle d’aimant pour des migrants à la recherche d’aides sociales. Or, une étude réalisée par le CEDEM à ce sujet a démontré que la problématique ne se résumait pas à des personnes qui se déplacent pour profiter de ce système d’aide. Premièrement, il leur est impossible d’obtenir les aides du CPAS durant les trois premiers mois qui succèdent leur arrivée sur le territoire. Ce n’est pas aussi simple. Ensuite, le travail empirique mené dans le cadre de cette étude a permis de se rendre compte que toute une série de ces personnes ont dû se tourner vers le CPAS malgré le fait qu’elles avaient un travail, parce qu’elles ne gagnaient pas suffisamment d’argent pour pouvoir faire face aux dépenses quotidiennes, telles que les factures de chauffage, par exemple.
Les enquêtes d’opinion menées auprès des Belges indiquent en effet que cette croyance selon laquelle un migrant coûte plus que ce qu’il ne rapporte en matière de finances publiques est bien ancrée. Mais prenons par exemple le cas de l’accueil. Lors de la crise migratoire de 2015, l’accueil a couté 300 millions d’euros, ce qui représente 0,14% des dépenses des administrations en Belgique. Qu’a-t-on fait concrètement de cet argent ? On a rémunéré les travailleurs qui ont assuré cet accueil ; des centres ont été ouverts et des hôtels ont été mis à disposition, ce qui a permis à des bailleurs privés de toucher des loyers payés par l’État pour accueillir les personnes migrantes dans leurs établissements ; des entreprises ont confectionné des repas pour les demandeurs d’asile et ont de ce fait également créé de l’emploi, etc. Certes, l’accueil représente un coût, mais cette dépense permet également de faire tourner l’économie.
A.M. ajoute que la majorité des études économiques, dont celles menées par l’OCDE, démontrent la plus-value apportée par les personnes migrantes dans le pays qui les accueille. En Belgique, l’apport représente 0,75% du PIB.
Il nous invite également à nous questionner sur le bien-fondé de ce préjugé, quand on sait qu’un Belge sur trois à au moins un grand-parent né à l’étranger. Il est dès lors curieux d’affirmer que l’on donne tout aux personnes issues de l’immigration, considérant qu’un Belge sur trois est, d’une manière ou d’une autre, d’origine étrangère.

Préjugé n°2 : « Les migrants nous prennent notre travail ! »

J.M.L nous éclaire quant aux éléments factuels qui entourent ce type de préjugé. Notamment le fait que des entreprises font le choix de faire appel à des travailleurs détachés, portugais, roumains, etc. À cela, les politiques répondent qu’elles sont tributaires des réalités du marché public. La ville de Liège a été témoin récemment de sérieux problèmes d’exploitation de travailleurs dans le secteur de la construction, par le biais de contrats de sous-traitance. Outre les salaires très faibles que touchaient ces travailleurs, on ne leur fournissait pas le matériel nécessaire à leur protection sur le chantier. Certes, il existe des pratiques illégales, et il est indispensable de les dénoncer. Mais jeter la pierre sur les entreprises et les politiques est loin d’être suffisant. Le contexte européen a permis à ce type de pratiques de se développer, et il appartient également à l’Europe de réagir face à ce dysfonctionnement complexe. La perception que l’on a de ces chantiers nourrit très fort ce préjugé, selon lequel les personnes migrantes volent notre travail. Or, ce n’est pas de cela que l’on traite lorsqu’on parle d’immigration, étant donné que ces travailleurs n’ont pas de titre de séjour en Belgique, et ne sont pas des personnes migrantes. On en revient à la confusion que créent les différents termes liés à ces problématiques.
A.M. précise que de nombreuses études économiques empiriques prouvent qu’il y a très peu de recouvrement dans des pays comme la Belgique. Nous ne sommes pas tous égaux sur le marché du travail, ce qui implique que peu de personnes migrantes sont réellement à même d’avoir accès aux mêmes possibilités d’emploi que les Belges.

Préjugé n°3 : « Ils ne veulent pas s’intégrer ! »

Les personnes ne quittent pas leur pays sans raison, précise A.M., et de nombreux espoirs se joignent à la décision de partir. Par exemple, celui de retrouver de la famille qui se trouve déjà sur place. Le désir d’apprendre la langue, de trouver un travail, etc. est bel et bien présent chez bon nombre de ces personnes. Mais l’intégration est un phénomène bidirectionnel, et ces espérances ne se réalisent pas toujours, puisque confrontées à la discrimination dans l’accès au logement, au marché du travail, etc. Les personnes n’ont pas d’autre choix que de mettre en place des stratégies pour faire face à ces obstacles. Cette perception selon laquelle elles refusent de s’intégrer est également liée au fait que des regroupements s’opèrent, mais ceux-ci s’expliquent notamment par les discriminations précitées, étant donné que ces personnes travaillent et vivent bien souvent là où elles le peuvent, et non pas là où elles le veulent. En sus, se regrouper entre personnes de même origine leur permet de s’entraider, et de traverser de manière solidaire les étapes d’une intégration qu’elles sont contraintes de construire elles-mêmes.
Il faut pouvoir trouver l’équilibre entre le besoin légitime d’intimité des populations et la nécessité de se mélanger, de créer des espaces où peut naître le vivre ensemble, où l’on peut apprécier la diversité à sa juste valeur, et où l’on s’enrichit de la créativité et du savoir-faire amenés par tout un chacun. Il nous appartient également d’intégrer les personnes, de mettre en place des politiques effectives qui investissent par exemple dans la formation et la scolarisation, afin que cet enrichissement puisse effectivement porter ses fruits.
S.G. ajoute que lorsqu’on fuit les persécutions et les conflits dans un pays en guerre, on cherche à rejoindre des personnes de notre communauté et qui parlent notre langue. Cela influence l’endroit que l’on privilégie pour se réfugier. On constate aujourd’hui en Belgique que les citoyens pallient le rôle de l’État en ce qui concerne l’accueil des personnes qui y arrivent, comme le démontre le système d’hébergement mis en place par la plateforme citoyenne. Cette plateforme mobilise aujourd’hui 33 000 personnes. Ces citoyens expriment par leur geste leur désir de solidarité et leur indignement face au traitement qu’on réserve à des personnes qui cherchent un endroit où vivre en paix.
J.M.L conclut en abordant le parcours d’intégration, mis en place au début des années 2000 par la Flandre. Bien qu’on lui ait reproché son caractère formaliste et obligatoire, il faut reconnaître que cela a permis de mettre en lumière le fait que les personnes migrantes sont demandeuses de plus de formalisation dans leur parcours, puisqu’avant cela, on avait toujours considéré que cette intégration se ferait naturellement et qu’il ne fallait pas intervenir. Or, les personnes migrantes rencontrent des difficultés quotidiennes. Notons par exemple le fonctionnement de l’administration communale, du triage des déchets, etc. Il est évidemment indispensable de leur donner accès à ce type d’informations. Le parcours d’intégration a également connu des évolutions en région wallonne ces dernières années, bien que des lacunes persistent. Notons que son caractère obligatoire ne s’applique pas aux personnes dites « expatriées ». Par exemple, on considère qu’un ingénieur américain qui immigre en Belgique pour travailler sera intégré, sans avoir recours à ce parcours. A contrario, il sera obligatoire pour un immigré sénégalais, même si celui-ci à le même diplôme. En cela, le parcours d’intégration renforce certains clichés.

Pour conclure…

Cette discussion suscite bien entendu toute une série de questionnements. Nous avons choisi d’en souligner trois :
Premièrement, les préjugés que l’on a évoqués sont souvent liés soit aux réfugiés qui fuient la guerre, soit à des personnes qui chercheraient à profiter de l’aide sociale ou du travail en Belgique. Mais A.M. a également mentionné les personnes contraintes de se déplacer à cause de catastrophes naturelles, ou de conditions naturelles telles que la sécheresse, par exemple. Il est dès lors pertinent d’interroger nos modes de consommation, qui sont au cœur de ces problèmes environnementaux.
S.G., quant à elle, a évoqué la décision du gouvernement belge de collaborer avec les autorités soudanaises afin de procéder à des identifications des demandeurs d’asile, en dévoilant le visage de ces personnes. Certaines d’entre elles ont été renvoyées au Soudan, sans qu’on s’assure qu’elles ne risquaient pas d’y être torturées et maltraitées. Ce faisant, la Belgique a violé l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui établit l’interdiction de la torture. Il convient de se demander si la Belgique tirera une leçon de ses déplorables erreurs, et si elle sera capable à l’avenir de respecter les conventions dont elle est signataire.
Enfin, J.M.L rappelle que la Belgique s’est inscrite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans une démarche internationale de protection, et de reconnaissance légitime d’un devoir de protection, à l’égard des gens qui fuient des conflits. Rappelons que durant les deux guerres mondiales, des centaines de milliers de Belges ont eux-mêmes cherché une protection à l’étranger, sans forcément parvenir à la trouver. Est-il dès lors réellement pertinent de remettre encore en question notre devoir d’accueillir dignement des êtres humains, en se cachant par exemple derrière des considérations économiques ?

Mandy Renardy

 

Pour aller plus loin…
-21 questions que se posent les Belges sur les migrations internationales au 21e siècle , coécrit par J.M. Lafleur et A. Marfouk, est téléchargeable gratuitement : http://www.uliege.be/news/21questions
-L’apport de l’Autre. : Altay Manço, Saïd Ouled El Bey et Spyros Amoranitis (Sous la coordination de ) en partie téléchargable : http://www.irfam.org/assets/File/livrePublication/apport_de_l_autre.html?fromIrfam