L’art pour exister, l’art d’exister: l’engagement artistique des nouveaux migrants

L’art pour exister, l’art d’exister: l’engagement artistique des nouveaux migrants
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publié par UniverSud en Juin 2018

« Humain, spontanéité, beauté et force.

Sensibilité, joie, sans peur, légèreté du cœur.

Regards bienveillants.

Avenir possible, je t’écoute. »[1].

La question de la place des pratiques artistiques dans la vie des migrants reste relativement peu explorée. D’aucuns considèrent qu’elle est futile car lorsque l’on vit dans la précarité juridique, économique et sociale, l’espace restant dans la vie quotidienne pour l’expression artistique serait très restreint voire totalement inexistant. D’autres prétendent que les migrants ne possèdent quoi qu’il en soit pas les codes artistiques de la société dans laquelle ils arrivent. Cette approche ethnocentrique de l’art en fait donc des non-publics et des non-acteurs dans la sphère artistique nationale ou locale. Ces deux justifications du relatif désintérêt pour la thématique de la place des pratiques artistiques des migrants ne résistent pas à l’analyse. En premier lieu, la précarité, la pauvreté, l’oppression et la domination sont souvent des sources majeures de créativité artistique. Ainsi par exemple, une bonne partie de la culture musicale américaine de masse d’aujourd’hui trouve ses racines dans l’esclavagisme qui a nié l’humanité de celles et ceux qu’on appelle aujourd’hui les Africains-Américains. Ils sont en effet à l’origine du Blues, du jazz et donc aussi du hip-hop, le phénomène culturel le plus important de ce début de siècle. En second lieu, s’il est vrai que les migrants récents ne connaissent pas nécessairement la haute culture des pays dans lesquels ils arrivent, ils emmènent souvent avec eux des traditions artistiques que la société gagnerait à mieux connaître et reconnaître. L’exemple du projet musical Refugees for Refugees mené à Bruxelles – qui rassemble des musiciens de différentes régions qui ont toutes et tous en commun d’avoir été des demandeurs d’asile – le montre. Certains des participants à ce projet étaient des vedettes dans leur pays d’origine, des artistes de la culture classique de ces pays dans certains cas. Les considérer comme des êtres a-artistiques ne fait que révéler notre ignorance et parfois notre fermeture d’esprit.

L’art pour rendre visible l’invisible

L’histoire montre que les personnes et les groupes qui n’ont pas d’accès aux institutions politiques et aux médias ont souvent trouvé dans les activités artistiques des moyens d’exister socialement, d’affirmer leur présence, voire de revendiquer des droits et un statut. C’est le cas aussi en Belgique pour une partie des migrants. Le reste de cet article sera précisément consacré aux immigrés sans statut et sans documents qui habitent le territoire de la ville de Liège, et en particulier au collectif de la « Voix des sans papiers de Liège » (VSP). Ce collectif s’est constitué en 2015 au départ de l’occupation de bâtiments inhabités appartenant à l’ONE de Sclessin, avec pour objectif de faire entendre la voix de cette frange de la population liégeoise[2], et de lutter pour la reconnaissance des droits civiques et humains. Les membres du collectif sont pour la plupart des migrants provenant d’Afrique subsaharienne qui ont été déboutés de la procédure d’asile mais qui, tout au long du processus lié à la demande, ont construit des liens socioculturels avec le territoire de Liège et ses habitants. Le refus d’accorder le droit à la résidence a déterminé le changement de statut de ces individus, qui se trouvent à présent en séjour irrégulier à Liège[3], tout en étant insérés dans le tissu local depuis plusieurs années. Leur démarche de prise de parole contre les politiques migratoires actuelles est de réclamer un assouplissement des procédures qui permettrait, si pas leur propre régularisation, une vie plus digne pour tous les migrants d’aujourd’hui et demain.

Ces revendications sont soutenues par plusieurs acteurs locaux : associations et ONG qui œuvrent dans le domaine des migrations et/ou dans le domaine social et culturel de manière plus générale ; services et institutions qui gèrent les questions relatives à la population en situation de précarité, ainsi que les enjeux de la diversité culturelle ; citoyens qui se mobilisent pour le respect des droits humains et civiques des individus. Ce réseau d’acteurs interagit avec les membres de la VSP avec l’objectif, d’une part, d’entamer une lutte transversale visant à combattre la domination des classes précaires et à questionner le système sociopolitique et économique qui constitue le cadre de cette subordination ; et, d’autre part, de visibiliser les migrants et leurs histoires dans l’espace public grâce à la mise en place de lieux d’expression artistique diversifiés : ateliers d’écriture, de théâtre, de peinture, de couture, de cuisine, etc. Les résultats de ce processus sont multiples : des rencontres interpersonnelles et interculturelles se produisent, une dynamique de sensibilisation se met en œuvre. Grâce à l’engagement dans des pratiques artistiques, des individus invisibilisés par les politiques migratoires deviennent visibles. Les arts permettent cela en fournissant des codes de communication différents de la verbalisation, ce qui rend les messages véhiculés compréhensibles à d’autres niveaux du discours (entendu au sens large et incluant tout ce qui touche à la communication) : la corporalité, le visuel, l’audition, la production matérielle, le goût[4]. Le développement, l’expérience et l’usage positif de ces créations artistiques se font grâce au travail partagé entre citoyens ayant différents statuts, différentes histoires et différentes compétences.

Parmi bien d’autres activités artistiques menées par la VSP, Nous, avec ou sans papiers, regards croisés au-delà des murs, que nous narrerons dans le cadre de cet article, constitue un exemple récent de prise de parole des migrants par l’art au niveau de l’espace public. Espace public qui se façonne d’ailleurs, dans ce cas, de manière particulière, car le point de départ est, a priori, un endroit privé. Ce qui rend l’articulation entre les différents lieux d’expression des migrants – et les manières de définir ces lieux – d’autant plus intéressante.

Parcours d’artistes à Cointe

Le parcours d’artistes de Cointe constitue depuis plusieurs années un événement qui vise à ouvrir les  portes des habitations privées de ce quartier liégeois[5] aux visiteurs d’un côté et aux artistes d’un autre côté, permettant la rencontre des deux catégories. Les artistes utilisent ces lieux pour offrir leurs œuvres au regard d’autrui. Certains membres de la VSP, avec des artistes liégeois et d’autres citoyens qui ont rejoint la démarche[6], ont participé cette année à l’initiative culturelle avec un projet intitulé Nous, avec ou sans papiers, regards croisés au-delà des murs. Le projet est ainsi décrit dans l’invitation à cette initiative : « Durant les mois d’Avril et Mai, des artistes liégeois, avec et sans papier, se sont réunis sur ce lieu, inhabité depuis 5 ans, appartenant à Ogéo-Fund[7]. Ils ont voulu mener une réflexion conjointe ayant pour propos: Comment exister sans reconnaissance ? Comment faire entendre sa voix ? Comment se rencontrer et croiser nos regards ? Quels liens tisser entre nous ? »

Plusieurs rencontres, de quelques heures chacune, ont permis aux membres du groupe de vivre ce lieu à la croisée entre espace public et privé, de se laisser inspirer par cette maison, par son histoire et par son présent, afin d’aboutir à des créations artistiques – textes, peintures, productions audiovisuelles – dont les messages pouvaient être recontextualisés dans cet espace.

Les expériences de vie, les revendications en lien avec les enjeux migratoires et, plus généralement, les droits humains et le bien-être de tous ont fait l’objet d’une communication verbale, mais aussi visuelle et auditive : les mots élaborés par les participants étaient associés aux choses (tapisseries, murs, sols, miroirs, éléments de décor, objets de la vie quotidienne, etc.) et aux échos résonnant dans l’espace vide. Durant tout le week-end qu’a duré le parcours d’artistes, la maison s’est chargée d’une symbolique multiple sollicitée par la production artistique : elle a témoigné d’une richesse décadente, elle a aussi rappelé les déloyautés récurrentes dans la société contemporaine, l’iniquité dans la distribution non seulement des richesses, mais également des biens de première nécessité, tels que le logement, un « espace vital ». Par exemple, une installation située dans l’une des nombreuses chambres de la villa montrait que six personnes pouvaient occuper cet espace, rappelant ainsi la condition précaire des membres de la VSP et le paradoxe constitué par l’existence de lieux inexploités[8]. Parmi les textes qui ont été écrits lors de la conception de cette installation, deux récitent : « La vie devient pour soi comme un cercle ou un globe terrestre qui tourne autour de soi. Sur cette terre, chacun doit mener sa vie sans entraver le mode de vie des autres. Dans ce monde, il y a beaucoup de personnes qui vivent dans une précarité incroyable, tout cela provoqué par la méchanceté des autres ; Dans ce monde, précisément en Belgique, il existe des personnes, migrants, hommes, femmes, enfants, en situation irrégulière, appelés sans-papiers, qui peinent à trouver un espace vital. »

Cette symbolique multiple émergeait également dans d’autres créations artistiques réalisées et exposées ces 20 et 21 mai. L’arbre aux questions sans réponse permettait notamment l’expérience visuelle et auditive[9] d’interrogations émergées lors des ateliers d’écriture menés dans la maison, tels que : « Pourquoi si peu de partage de nos richesses ? Pourquoi si peu d’accueil des hommes et des femmes qui fuient leur pays parce qu’ils ont faim, parce qu’ils sont persécutés ? Pourquoi la Belgique ne donne-t-elle pas des papiers ? Pourquoi il n’y a pas de libre circulation des personnes ? Pourquoi sept ans en Belgique sans papier ? Pourquoi ma famille me manque ? Quand et comment remettrons-nous les choses en ordre dans ce monde injuste ? Comment peut-on vivre ensemble ? À qui demander de l’aide ? À quoi ça sert tout ça ? Comment sortir de notre peine ? Où allons-nous après ce long combat ? Quand et comment viendra la fin ? » Les diverses peintures exposées dans les différentes pièces du rez-de-chaussée de la maison comprenaient des créations collectives ayant pour but d’évoquer « le cheminement d’un migrant : le départ, les fantômes, les espoirs ; le périple, le chemin des difficultés ; l’éloignement, l’absence, les racines, l’errance »[10]. D’autres œuvres encore narraient les souvenirs du passé, les difficultés du présent, les espoirs pour le futur.

Dans sa globalité, le projet artistique développé dans la maison de l’Avenue des Ormes 48 à Liège, dans le quartier de Cointe, a permis aux migrants de la Voix des Sans-Papiers de dire leur présence, de se rendre visibles par l’art dans le contexte socioculturel liégeois, alors que le statut qui leur est attribué à cause des politiques migratoires actuelles vise au contraire à les invisibiliser. L’art est le moyen par lequel cette prise de parole se matérialise dans l’espace et s’impose à l’écoute par une expérience multisensorielle. Certes, l’engagement artistique ne peut pas résoudre tous les problèmes vécus par les migrants. Il reste néanmoins que l’art peut demeurer une arme puissante de conscientisation, de renforcement de l’estime de soi, de connaissance de la société, de construction d’interactions sociales et d’expression de revendications, bref, de construction d’une citoyenneté partagée.

 

Marco Martiniello

Directeur de recherches F.R.S.-FNRS

Vice-Doyen à la recherche

Directeur CEDEM

 

Elsa Mescoli

Anthropologue, chercheuse postdoctorale et Maître de conférences

 

CEDEM – Centre d’études de l’ethnicité et des migrations

Faculté des Sciences Sociales

Université de Liège

 

[1] Mots inscrits sur des étiquettes à planter placées dans le jardin de la villa de l’Avenue des Ormes 48 à Liège.

[2] En dépit de leur statut, certains membres de la VSP vivent à Liège depuis plusieurs années.

[3] Une procédure de régularisation ou un recours de décisions précédentes sont en cours pour seulement quelques-uns d’entre eux.

[4] Ce dernier aspect ne sera pas abordé dans cet article.

[5] Ce « village dans la ville de Liège », zone historique (développée dès le Moyen Âge)[5] et bourgeoise par la composition socio-économique de sa population actuelle.

[6] On lit dans la brochure qui introduit l’exposition : « Ce travail est le fruit des regards croisés de Dominique, France, Liliane, Ismaël, Jihuao, Manuela, Honoré, Adam, Jean, Pape, Robert, Elsa, Marie Paule, Nadine, El-Hadj, Soumah, François, Mabad, Cédar, Kadija, Mariam, Bourgmestre, Atu, Fanny, Ronan, Pierre, Myriam et les enfants ainsi que tous ceux et celles qui de près ou de loin ont participé au projet. ».

[7] Fond de pension de Publifin, holding financier public intercommunal contrôlé en majorité par la Province de Liège et récemment objet de scandale au niveau de la gestion de ses finances. La maison ici mentionnée, originairement propriété d’une famille locale, a été achetée pour installer des bureaux, mais les normes urbanistiques de la zone (et notamment le fait qu’il s’agisse d’un parc privé) ne permettent pas cet emploi du bâtiment, ce qui fait que la maison reste inoccupée.

[8] Les bâtiments de l’ex-école communale d’horticulture où ils résident à Burenville ont été vendus à l’entreprise de travail adapté Le Perron. Le nouveau propriétaire a accordé un délai supplémentaire aux habitants afin de trouver un nouveau logement.

[9] Les phrases étaient écrites sur des tissus pendus à des arbres, et un petit haut-parleur audio diffusait un enregistrement de leur lecture par les membres du groupe.

[10] Brochure explicative.