Des coopératives agricoles, pour tous les goûts

Des coopératives agricoles, pour tous les goûts
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publié par UniverSud en Mars 2018

Les coopératives agricoles sont souvent considérées comme des acteurs indispensables de la transition alimentaire, sociale, économique et écologique. Pourtant, les modèles de coopératives sont très variés : ce ne sont pas que des petites structures citoyennes, à finalité sociale ou environnementale. Néanmoins, les coopératives engagées dans la transition sont nombreuses et permettent de penser des solutions pour les paysan-ne-s de nos régions.

Sous l’impulsion d’associations professionnelles d’agriculteur-trice-s, les premières coopératives agricoles belges ont vu le jour pendant la seconde moitié du 20e siècle, généralement sous la forme de laiteries, d’abattoirs ou de criées. Elles avaient pour fonction principale de transformer, distribuer et commercialiser les produits livrés par les agriculteur-trice-s coopérateur-trice-s, qui recevaient ensuite une ristourne proportionnelle à leur apport dans la coopérative. Aujourd’hui, une coopérative agricole est « une association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs à travers une entreprise détenue collectivement et contrôlée démocratiquement »[1], agissant dans le domaine agricole. Cette définition est très large et permet donc la coexistence de différents modèles.

Des modèles très variés

De façon schématique, il y a trois types de coopératives actives dans le secteur agricole et alimentaire : les coopératives de production et de transformation, les coopératives de distribution et les coopératives de consommateur-trice-s. Néanmoins, la distinction entre ces trois groupes n’est pas toujours évidente et beaucoup de coopératives occupent simultanément plusieurs de ces fonctions. De plus, les finalités des coopératives peuvent être très diversifiées. Par exemple, en 2011, la plus grosse coopérative agricole belge était le groupe laitier Milcobel[2], dont le lait sert, entre autres, à produire les fromages Brugge, les produits Inza ou les boissons Yogho !Yogho !. La coopérative traite près d’un milliard et demi de litres de lait par an, compte plus de 2 500 membres et a généré 991 millions d’euros de chiffre d’affaire en 2016[3]. Nous sommes donc là face à un modèle de coopérative relativement éloigné de l’image qu’on peut se faire des modèles de coopératives citoyennes.

Un système de distribution juste et solidaire

 Les coopératives peuvent représenter des alternatives justes et solidaires aux systèmes de distribution des grandes surfaces ou des hard discounts[4] : citons, par exemple, Agricovert, coopérative agricole écologique basée à Gembloux. Composée de 34 producteur-trice-s et de plus de 700 consom’acteur-trice-s, elle propose des produits locaux et biologiques dans ses comptoirs et sous la forme de paniers vendus sur internet. Selon Ho Chul Chantraine, administrateur délégué de la coopérative, Agricovert repose sur quatre piliers : la valorisation des produits locaux et biologiques, l’accompagnement continu des producteur-trice-s, la sensibilisation des consommateur-trice-s et l’insertion socio-professionnelle par la création d’emplois stables pour des personnes peu qualifiées.

Ho Chul Chantraine estime qu’il est primordial de contrebalancer la récupération « du bio » par les grandes surfaces. Celles-ci perçoivent une marge financière très importante qui devrait normalement servir à rémunérer les producteur-trice-s. Ainsi, la coopérative a pour objectif d’assurer un prix juste à la fois pour les agriculteur-trice-s et pour les consom’acteur-trice-s[5]. Il ajoute qu’il est également important de différencier le « bio » de « la bio ». Cette dernière fait davantage référence à une philosophie globale qu’à un cahier des charges d’agriculture sans pesticide.

En décembre 2016, la Wallonie comptait 1492 fermes certifiées « biologiques », ce qui représentait 12 % des fermes wallonnes et 9,7 % des terres cultivées. En Belgique, la consommation de produits bios n’a fait qu’augmenter depuis 2008, si bien qu’en 2012, les produits bios représentaient 3,2 % du marché alimentaire. Mais où sont vendus ces produits ? Le principal canal de distribution du bio reste les grandes surfaces, mais la tendance est à la baisse : en 2008, 56 % des produits bios étaient achetés dans des supermarchés, contre 48 % en 2016. Viennent ensuite les magasins bios (22 %), les hard discounts (1 % en 2008 contre 10 % en 2016) ou l’achat direct à la ferme ou sur le marché (3 % chacun)[6]. Les grandes surfaces sont donc les distributeurs principaux de produits bios alors que le niveau de concentration des entreprises dans le milieu agroalimentaire ne permet pas des rapports de force équilibrés entre les producteur-trice-s et les distributeurs : à titre d’exemple, en 2012, sur le marché français, 100 euros dépensés en achat alimentaire par un-e consommateur-trice ne correspondait qu’à 8,2 euros de rémunération pour les agriculteur-trice-s. Bien que les producteur-trice-s en agriculture biologique perçoivent une rémunération légèrement supérieure à celle des producteur-trice-s en agriculture conventionnelle, la situation est loin d’être équitable[7]. Certaines coopératives à finalité sociale et environnementale comme Agricovert, permettent entre autres, une rémunération plus juste pour les agriculteur-trice-s.

 Soutenir l’accès à la Terre

 Une alimentation durable, locale et biologique n’est possible que grâce au travail d’agriculteur-trice-s passionné-e-s. Pourtant en Belgique, « chaque semaine, 43 fermes disparaissent, 62 agriculteurs quittent la profession et 21 hectares de terres perdent leur affectation agricole »[8]. Ainsi, en 30 ans, le nombre d’exploitations agricoles en Belgique a diminué de 68 % alors que la superficie de ces exploitations a presque triplé au cours de la même période. La Politique Agricole Commune (PAC), de par ses régimes d’aide, a favorisé le développement d’un modèle agricole composé d’exploitations de très grande taille, qui visent à réaliser des économies d’échelle et à produire pour l’exportation plutôt qu’à se diversifier et à contribuer à l’autonomie alimentaire locale. Tandis que les grosses exploitations deviennent toujours plus grosses, et que les petites exploitations ne cessent de disparaître, 80 % des futur-e-s agriculteur-trice-s belges pensent que l’accès à des Terres abordables, via l’achat ou la location, est un problème majeur.

En effet, en 2004, un hectare pouvait coûter jusqu’à 50.000 euros. Cela représente une augmentation de 54 % par rapport au prix d’un hectare en 1995, alors que les revenus des agriculteur-trice-s, eux, n’ont pas bénéficié d’une telle augmentation. Cette hausse des prix est le résultat de différents facteurs : la concurrence entre agriculteur-trice-s, l’achat de terres agricoles perçues comme valeur refuge depuis la crise financière de 2008 ou encore la diminution continue de la surface des terres disponibles pour l’agriculture (au profit de constructions immobilières). La situation est telle qu’à l’heure actuelle, seuls 35 % des agriculteur-trice-s sont propriétaires de leurs terres. En ce qui concerne la location, la situation n’est pas beaucoup plus favorable : l’offre est largement insuffisante, les prix sont très élevés et les modalités du bail à ferme sont strictes et complexes[9].

C’est pour répondre à ces enjeux que Terre-en-vue tente de faciliter l’accès à la terre pour les agriculteur-trice-s. Elle leur propose un accompagnement leur permettant de développer leurs projets, de se former ou d’élaborer des partenariats. Une coopérative est au service de l’association : elle a déjà permis de soutenir 9 fermes belges. Celle-ci regroupe plus de 1000 coopérateur-trice-s, qui sont détenteur-trice-s d’au minimum une part d’une valeur de 100 euros. C’est un outil d’investissement solidaire qui propose aux citoyen-ne-s d’investir une partie de leur épargne : l’argent disponible sert alors principalement à acheter des terres agricoles afin de leur redonner leur statut de bien commun en les libérant de la spéculation foncière, des modes d’agriculture qui pourraient être néfastes pour l’environnement

Manger c’est s’engager

En 1961, les ménages belges consacraient en moyenne 36% de leur revenu à l’alimentation. Aujourd’hui, cette part équivaut à 13,4%[10]. Ainsi, les modes de consommation ont bien changé. Néanmoins, une agriculture et une alimentation durables, justes et solidaires sont accessibles grâce, entre autres, aux coopératives mais également à d’autres initiatives, telles que les groupes d’achat (les GASAP et les GAC) : ceux-ci permettent aux citoyen-ne-s d’acheter leurs produits directement auprès des agriculteur-trice-s. Comme le rappelle fréquemment Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation : « Choisir ce que l’on mange, c’est voter trois fois par jour ».

Pour aller plus loin :

 

 

[1] Coopburo

[2] http://cdn.nimbu.io/s/hcjwsxq/channelentries/kgynyjo/files/Top100-CooperativesBelgique.pdf

[3] www.milcobel.be

[4] Magasin qui se caractérise par un prix de vente en dessous de la moyenne et un assortiment restreint de produits.

[5] Interview d’Ho Chul Chantraine, réalisée par Laurent Lippens, bénévole ADG en février 2018.

[6] https://www.biowallonie.com/wp-content/uploads/2017/05/Le-bio-en-chiffre-2016.pdf

[7]https://www.biowallonie.com/wp-content/uploads/2017/07/Brochure-A4-Itineraire-BIO-35-DEF-web-lowdef.pdf

[8] Statbel (2012), chiffres clés de l’agriculture 2ème édition : l’agriculture en Belgique en chiffres.

[9] https://www.entraide.be/IMG/pdf/acces_a_la_terre_walonie_web.pdf & http://www.fian.be/L-acces-au-foncier-agricole-doit-imperativement-evoluer

[10] https://statbel.fgov.be/fr/themes/menages/budget-des-menages